Génocide

On ne peut pas échapper à la question du génocide cambodgien commis par les Khmers Rouges entre 1975 et 1979. Durant cette période ce régime communiste d’inspiration maoïste, a causé la mort de 1,7 million de personnes soit près d’un cambodgien sur cinq. En 1975 la population totale était de près de 8 millions et à la fin du régime, en 1979, la population était d’environ 4 millions. Aujourd’hui, 35 ans plus tard, elle est rendue à 16 millions ! Quelle revanche ! Toute cette horreur est incompréhensible, surtout lorsqu’on côtoie les cambodgiens, si doux, si gentils. Une des choses qui nous a frappé ce sont les adultes qui ricanent comme des enfants à la moindre blague.

Depuis que nous sommes au Cambodge nous avons croisé des gens qui nous livrent spontanément des témoignages de leur histoire familiale. Nous leurs posons parfois des questions, mais surtout nous les écoutons car même si nous sentons qu’ils ont besoin de partager ces douloureux souvenir, il est très délicat de les interroger sur ce qu’ils ne révèlent pas.

Notre chauffeur de tuk-tuk, Jo, nous a raconté qu’il avait 4 ans en 1975 lorsque les Khmers Rouges ont forcé ses parents à aller travailler dans les champs, puis les ont enrôlés comme combattants Khmers Rouges. Il est resté au village avec sa grand-mère. Au début, sa mère pouvait venir le voir une fois par mois jusqu’à ce que lui et sa grand-mère soient déplacés vers un autre village. Il se souvient que sa grand-mère l’a porté sur son dos et ses épaules sur des centaines de kilomètres.

Il n’a plus jamais revu ses parents qui sont morts au cours de combats.  Il n’a toutefois pas perdu toute sa famille. Il a des cousins nous dit-il ! D’ailleurs, c’est avec tendresse qu’il nous a raconté que les membres de sa famille, qui avaient été déplacés un peu partout dans le pays, sont tous revenus à Battambang. Aujourd’hui, il est marié et a trois enfants. Il travaille fort pour pouvoir leurs payer des cours privés d’anglais.

Le Dr. Ross, avec qui on partageait la banquette d’un minibus, nous a raconté qu’il avait 15 ans lorsque les Khmers Rouges ont forcé lui et sa famille à quitter Phnom Penh. Les autorités avaient prétexté une attaque américaine sur la ville pour demander aux habitants de quitter temporairement (2 ou 3 jours) leurs maisons. Certains avaient même fait le ménage avant le partir. Après le retrait des Khmers Rouges de Phnom Penh la famille du Dr Ross n’a pas pu récupérer leur maison. Elle était occupée par les vietnamiens, ceux-là même qui avaient fait tomber le régime des Khmers Rouges.

Dr Ross a perdu une bonne partie de sa famille. Un de ses frères, envoyé travailler dans des marécages, est mort de malaria. Sa sœur et son père sont morts de maladies non-soignées. Lui a appris à survivre en subtilisant du riz dans les champs et en le cachant. S’il se faisait prendre il était passible de mort car c’était considéré du vol. Mais entre mourir de faim et prendre le risque, il préférait prendre le risque. C’est avec un malin plaisir qu’il nous a raconté comment il s’y prenait.

Il enveloppait le riz dans un foulard qu’il laissait tremper dans l’eau pour l’amollir lorsqu’il était au champ, ou encore il le cachait dans la terre et allumait un feu au-dessus. La chaleur du feu cuisait le riz. Il fallait savoir se débrouiller pour survivre dit-il.  C’est là qu’il a appris à faire du feu à partir de rien du tout (cailloux cognés, bout de paille).  Il a bien insisté sur les 3 ans, 8 mois et 20 jours qu’il a vécu sous le régime des Khmer Rouge. On sentait encore l’émotion à l’évocation de ces années, mois et jours.

Après la défaite des Khmer Rouges, il a joint l’armé du Cambodge qui lui permettait de faire des études de médecine au Viêt Nam. Il a pris sa retraite en tant que médecin de l’armée en 2015. Comme tous ceux qu’on rencontre, la blessure est encore vive malgré les années qui ont passée. Il nous a confié qu’il avait changé de religion en adhérant au christianisme car le pardon (pardonner à nos semblables) existe dans la religion chrétienne.  Aujourd’hui, il est père de quatre enfants et fier de dire qu’ils ont fait des études universitaires.  Que de résilience !

Prison S21
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